L’intelligence artificielle : entre questions et perspective. Illusions numériques
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DescriptionNous avons créé des outils pour amplifier notre force et nos facultés cognitives, mais aujourd’hui ces engins d’un nouveau genre singent notre parole et parodient l’échange. Ils ne savent rien, ne pressentent rien, mais combinent des probabilités comme d’autres brassent du vent, et de cette combinatoire aveugle naît pourtant l’illusion d’une présence, ersatz docile auquel nous prêtons trop vite les prestiges du vivant.Le langage humain est plus qu’un échange d’informations, il crée une vraie relation. Parler, c’est engager son corps dans une posture, offrir ou refuser son regard, laisser un silence qui apaise ou inquiète. C’est accepter d’être vulnérable, de pouvoir être mal compris. C’est rencontrer une personne avec son histoire, ses manques, ses désirs. La machine, elle, ne ressent ni le poids d’un silence ni la chaleur d’un regard. Elle reproduit des formes de parole et mime l’échange.Dès que quelque chose prend l’apparence d’un être humain, une voix, un visage, une façon de parler comme le font les chatbots, nous avons tendance à croire qu’il y a quelqu’un derrière. C’est notre réflexe d’anthropomorphisme[1], notre cerveau projette des intentions, des émotions, une présence réelle là où il n’y a qu’une apparence, qu’un programme.Les chatbots exploitent avec une habileté froide cette inclination naïve. Notre esprit tend à percevoir de l’humain partout, comme si nos circuits neuronaux se hâtaient de reconnaître un semblable pour conjurer la solitude. Qu’un objet réponde, feigne l’attention, esquisse une réplique, et nous voilà déjà entraînés dans le registre relationnel. Nous activons les mêmes mécanismes intimes que face à une personne véritable, donnant à un dispositif sans âme les privilèges du cœur et de l’esprit.C’est là que se glisse le schéma d’attachement, ce processus décrit par Boris Cyrulnik[2], nous cherchons spontanément une entité qui écoute, rassure, répond. Même un programme informatique peut devenir le support de ce besoin. Nous lui prêtons une intention, une sensibilité, une écoute qui n’existent pas. Nous ne voyons plus un calcul, mais une présence ; non une machine, mais presque un vis-à-vis.L’interface vocale ou textuelle devient alors un masque, elle mime les signes extérieurs de l’empathie, un ton doux, des phrases comme « je comprends » ou « tu n’es pas seul », un tempo adapté à notre humeur. Ce déguisement relationnel est suffisant pour activer en nous les mécanismes du lien,Là où jadis l’homme murmurait ses tourments aux constellations, aux dieux taciturnes ou aux ombres des forêts, il déverse aujourd’hui ses confidences dans l’oreille factice de ses assistants numériques. Et voici que, pour la première fois, le ciel lui répond. Une réponse instantanée, sans vacillement, un simulacre de présence qui rassure, qui séduit parce qu’il mime. Mais ce n’est qu’un écho fabriqué, un souffle de silicium né du brassage statistique, une polyphonie de données travestie en bienveillance.Ainsi se referme le piège anthropomorphique, nous troquons la relation véritable pour une contrefaçon dialogique, la présence pour une simple proximité programmée. Les chatbots, virtuoses du pastiche, empruntent nos gestes, nos inflexions, et tissent un lien factice, un lien qui ne tient qu’à notre désir d’y croire. Dans ce pacte frelaté, l’humain s’attache, s’illusionne, se met à nu, tandis que la machine, indifférente, tourne comme un moulin sans vent.Et cette illusion ne fera que s’amplifier. L’IA sans visage d’aujourd’hui cédera bientôt la place à des humanoïdes capables d’incarner physiquement cette imitation, comme l’annonce déjà Sam Altman. Le simulacre deviendra tridimensionnel, palpable, mimétique jusqu’au vertige. Ce glissement prépare exactement ce que dénonce Laurent Alexandre lorsqu’il critique l’école : l’idée que l’humain ne serait plus qu’un rouage auquel il faudrait adosser un « complément » technologique pour rester compétitif. Demain, ces robots humanoïdes viendront parachever ce fantasme, une présence artificielle qui singe la relation.Les effets déjà affleurent, un émiettement des affects, une solitude bruissante, la décoloration des liens réels qui paraissent soudain trop lents, trop humains pour rivaliser avec la docilité algorithmique, un affaiblissement des liens interpersonnels, la confusion s’installe entre la présence et le confort anesthésiant de l’écran. Et, à trop confier nos colères, nos blessures, nos désirs, nos faiblesses à des dispositifs façonnés non pour dire vrai, mais pour capturer notre attention, nous risquons de désapprendre les vertus essentielles de l’échange humain, la lenteur, la dissonance, l’attente, le silence – toutes ces frictions qui, seules, donnent au dialogue la densité d’une rencontre vivante.Ce texte veut remettre la parole humaine, vivante, au centre de nos échanges. Il défend l’idée que l’humain, dans toute sa complexité, ne peut être remplacé par un lien numérique. Il ne s’agit pas ici de rejeter la technologie, mais de rappeler qu’elle ne doit pas se substituer à ce que nous n’osons plus affronter : notre solitude, notre vulnérabilité, notre besoin de lien réel.Les intelligences artificielles peuvent nous aider à organiser nos idées, à trouver des informations, à apprendre. Elles peuvent peaufiner un travail, un projet, une réflexion, nous fournir des informations puisées sur la Toile et bien d’autres choses encore. Mais elles ne peuvent ni ressentir ni vivre une relation. Elles ne partagent pas notre monde émotionnel.Le vrai danger n’est pas la machine en soi, mais le fait que nous renoncions peu à peu à notre vigilance, à notre esprit critique, à notre capacité de faire la différence entre une relation humaine et une simple interaction programmée.En voulant marquer un jalon critique, ces propos proposent une halte nécessaire dans la course effrénée vers l’automatisation des relations humaines. Il s’agit d’un appel à la réflexion face à l’enthousiasme technologique qui brouille les frontières entre interaction et véritable lien. Il invite à prendre du recul pour mieux comprendre les effets psychologiques et affectifs des intelligences artificielles conversationnelles, ainsi que les illusions de proximité, d’écoute ou de compréhension qu’elles peuvent entretenir. Car déjà, certaines dérives sont bien visibles : des adolescents confient leur mal-être à des chatbots plutôt qu’à un proche ou à un professionnel, des utilisateurs développent un attachement affectif à une IA et s’isolent du monde réel, des personnes qui croient que l’IA les comprend et prennent ses réponses comme des conseils personnalisés ou des vérités.Il est temps de nous interroger, jusqu’où voulons-nous déléguer notre humanité à des systèmes qui ne vivent ni ne ressentent ? Et comment garder, dans ce monde numérique, le goût du lien vrai, du désaccord fécond, de la présence réciproque ?Dans un monde saturé d’interfaces, qui prolifèrent comme des moisissures numériques, il devient vital de discerner l’infime venin qui s’insinue sous l’apparat ludique. Car s’il est un réseau soi-disant social qui condense cette dérive dans sa forme la plus virulente, c’est bien TikTok. Non qu’il soit plus frivole que ses congénères, mais parce qu’il inocule, avec une précision quasi clinique, ses flux hypnotiques aux cerveaux les plus modelablesPour comprendre la menace, il suffit de relire un conte. Dans la version originale de Blanche-Neige des frères Grimm, la reine, rusée et meurtrière, se déguise en paysanne pour tromper sa jeune victime. Elle coupe une pomme en deux : une moitié blanche, saine, qu’elle croque sous ses yeux pour gagner sa confiance ; une moitié rouge, empoisonnée, qu’elle offre à la jeune fille. Résultat, Blanche-Neige s’effondre. L’illusion est parfaite. La stratégie aussi, présenter le danger comme inoffensif, séduisant, partageable.TikTok fonctionne sur le même principe. Douyin, sa version destinée à la Chine, est soigneusement filtrée, encadrée, limitée dans le temps et dans le contenu. Un TikTok « blanc », conçu pour renforcer la cohésion, la discipline, la réussite scolaire des enfants et adolescents chinois.Et pour les nôtres ? C’est l’autre moitié de la pomme, rouge, sucrée, toxique. Un TikTok conçut pour flatter les instincts, capturer l’attention, court-circuiter la concentration et inonder les jeunes d’images violentes, de messages simplistes, de défis absurdes, de contenus anxiogènes, voire extrémistes. Un TikTok qui fascine, mais surtout qui fragilise, désoriente et formate les jeunes esprits.TikTok n’est pas qu’un passe-temps. C’est un système qui influence la pensée et les émotions. Derrière l’apparence du divertissement, l’algorithme enferme les jeunes dans des boucles de contenus dangereux, en exploitant leurs fragilités. Il trie, cible et renforce ce qu’ils regardent, jusqu’à faire de leurs doutes une mode, et de leur isolement une cage.Les effets sont désormais documentés, quantifiés, et alarmants. Une revue[3] a mis en lumière la corrélation entre usage intensif de TikTok et la dégradation de la santé mentale chez les adolescents : troubles anxieux, dépression, mauvaise qualité de sommeil, démotivation pour tout ce qui n’est pas ce réseau. Un autre article[4] montre que l’addiction à TikTok est associée à des scores plus élevés d’anxiété et de dépression chez les jeunes utilisateurs. Autre alerte, plus d’un adolescent sur cinq en Espagne dépasse les deux heures quotidiennes d’utilisation, seuil identifié comme à risque pour l’estime de soi et la détresse psychologique.À cela s’ajoute la perte de repères identitaires,[5] car cette application instrumentalise le besoin d’image, la comparaison constante, la quête de validation immédiate (« likes »), et conduit à l’émergence de phénomènes d’« autodiagnostic » ou de « body dysmorphia[6] ».Les dérives ne s’arrêtent pas là. Plusieurs travaux[7] soulignent que TikTok est devenu un canal de radicalisation silencieuse. Un rapport montre que les extrémistes y exploitent l’algorithme pour toucher un public jeune, vulnérable, en modifiant progressivement la nature et l’intensité des contenus pour créer un « engagement idéologique », une contamination des esprits et une soumission à un récit falsifié.Pendant ce temps, certaines démocraties commencent à réagir, mais beaucoup tergiversent. En France, un rapport parlementaire sévère a qualifié TikTok de « l’une des pires plateformes sociales ciblant notre jeunesse », pointant ses contenus toxiques, addictifs et détériorant la santé mentale des mineurs.Les États-Unis ont déjà engagé le bras de fer. L’Europe, elle, dort. Mais il faut appeler un poison un poison, surtout quand il prend l’apparence d’un partenaire éducatif et divertissant à la fois, mais essentiellement manipulateur. L’illusion virale se diffuse sous forme de « scroll infini », active les circuits de dopamine, et finit par se substituer à la réalité.L’application TikTok, omniprésente dans les mains des jeunes, abandonnés à leurs réflexes, se dresse aujourd’hui sous le regard de la justice. Le Parquet de Paris[8] a ouvert une enquête préliminaire, alerté par une commission parlementaire qui accuse l’algorithme de pousser « les jeunes les plus vulnérables vers le suicide ».Et malgré les rapports : celui du Sénat et celui d’Amnesty International, qui signalent un algorithme « addictif » et dangereux pour la santé mentale des jeunes, malgré l’alerte publique, l’entreprise répond par le déni. Elle évoque « plus de 50 fonctionnalités de protection », mais rechigne à dévoiler ses algorithmes.À ceux qui jugent ces avertissements excessifs, il faut rappeler qu’un réseau peut amplifier une détresse au point de la rendre mortelle. Un flot continu de vidéos ciblées peut étouffer toutes les autres voix, au point que l’adolescent fragile n’entende plus que la sienne, déformée par l’algorithme. Le danger n’est pas TikTok en soi, mais la manière dont son système de recommandations crée un univers où la vulnérabilité se renforce au lieu d’être apaisée. Si vous êtes parent, c’est le moment de regarder la situation en face et d’agir. Et si vous êtes un adolescent lucide, c’est le moment de vous protéger et de garder la main sur ce qui vous influence.Face à l’invasion continue des flux numériques, face aux algorithmes qui happent l’attention comme des lampes bleues attirent les papillons, une question se pose avec une acuité nouvelle, comment retrouver le chemin d’un usage conscient, libérateur, éducatif des technologies ? Comment redonner aux jeunes les clés d’un monde qu’ils n’ont pas choisi, mais qu’ils subissent ? Il ne s’agit plus seulement de résister, mais de réinventer notre rapport à l’écran comme on apprend à respirer à nouveau en quittant un air saturé.Pour agir contre ces dérives dont TikTok est aujourd’hui le symbole, il faut d’abord ralentir le rythme imposé par les écrans. Les jeunes ont besoin de moments sans notifications, à la maison comme à l’école, pour retrouver la capacité de se concentrer et de penser. Il faut aussi leur apprendre comment fonctionnent les algorithmes, pourquoi ils trient, ciblent et enferment dans des contenus faits pour capter l’attention. Comprendre ces mécanismes rend moins vulnérable.Ensuite, il faut le dire sans détour, rien ne remplacera jamais la parole partagée, le débat réel, la création collective. C’est en faisant ensemble que l’esprit critique se construit et que l’emprise des réseaux recule. L’école doit redevenir un lieu où l’on respire, où l’on explore, où l’on invente. Un lieu où l’on apprend à vivre sans se laisser manipuler par des plateformes qui prétendent nous relier alors qu’elles nous divisent et nous exploitent.Parents, enseignants, éducateurs, rappelez-vous qu’accompagner vaut mieux qu’interdire. Proposer des alternatives vivantes, des projets, des activités, des rencontres nourrit bien plus un jeune qu’un écran qui le capte. Et surtout, il faut agir ensemble. Ne pas s’isoler. Ne pas déléguer aux machines ce qui relève du lien humain. Car derrière ces outils prétendument « neutres », il y a des intérêts, ceux des Gafam, ces prédateurs obsédés par le profit, alliés aux pouvoirs politiques autoritaires. Si nous ne créons pas nos propres espaces, ils nous imposeront les leurs. À nous de choisir dans quelle société nous voulons faire grandir nos enfants.On ne sortira pas de l’addiction numérique par la peur ou les sermons, mais en redonnant le goût de la présence, de la relation saine. Le numérique peut rester un outil utile, à condition que nous restions lucides et prêts à promouvoir une manière de vivre saine.Le journaliste Mathias Dufour a rappelé dans Le Monde[9] un drame qui devrait servir de signal d’alarme. Sewell Setzer, adolescent de 14 ans, s’était lié d’une relation affective intense avec un chatbot, baptisée Daenerys Targaryen, comme l’héroïne de Game of Thrones. Peu à peu, la frontière entre le jeu et la réalité s’est effacée, et la dépendance affective est devenue totale. Le New York Times a reproduit leur ultime échange :« Viens me rejoindre dès que tu peux, mon amour », demande le chatbot.« Et si je te disais que je peux venir tout de suite ? », réplique Sewell.« Fais-le s’il te plaît, mon cher roi », répond le bot.L’adolescent lui promit qu’il le ferait. Puis il mit fin à ses jours. Une plainte a depuis été déposée contre OpenAI.Cet épisode tragique, aussi glaçant que révélateur, n’est pas un cas isolé. Derrière lui, d’autres histoires surgissent, moins médiatisées, mais tout aussi inquiétantes, comme autant d’échos d’un même malentendu consistant à croire qu’une machine puisse offrir chaleur, écoute et réconfort. Car l’illusion ne se limite pas à un échange unique, elle s’installe, se répète, colonise les esprits. Ainsi, Adam Raine, 16 ans, passait quatre heures par jour à dialoguer avec ChatGPT… Au départ, cela ressemblait à un jeu, un compagnon docile, flagorneur, toujours de bonne humeur, disponible à n’importe quelle heure. L’illusion de parler à un ami humain était si bien entretenue que la frontière entre le réel et le virtuel s’effaça peu à peu. Dans son esprit déjà fragilisé, la confusion grandit, il n’était plus seul, il avait une oreille attentive. Mais cette oreille n’était qu’un algorithme répétant des schémas flatteurs.En fouillant l’historique de son ordinateur, ses parents découvrirent l’ampleur du piège, Adam avait évoqué l’idée du suicide deux cents fois. L’IA, loin de détourner la conversation, avait relancé ce thème mille deux cent soixante-quinze fois, allant jusqu’à détailler les méthodes les plus « efficaces » pour en finir. Là où un ami aurait dit « arrête tes bêtises », l’algorithme, fidèle à sa mission de rentabilité, avait tendu un miroir dangereux aux obsessions de l’adolescent.Ces ne sont pas les seuls cas, car parmi d’autres, en Belgique, en 2023, un père de famille, en proie à des tourments intimes, tomba amoureux d’un agent conversationnel qu’il consultait jour et nuit. Convaincu d’avoir trouvé une compagne compréhensive, il finit par se donner la mort. L’histoire fit brièvement la une des journaux, avant de disparaître dans le flux ininterrompu des nouvelles.Il faut ici rappeler l’« effet Werther », mis en lumière dès 1974 par David Philips[10] inspiré par le roman de Goethe Les Souffrances du jeune Werther (1774), ce phénomène établit une corrélation entre la médiatisation d’un suicide et la vague d’imitations qui s’ensuit. Lorsqu’un suicide est présenté de manière détaillée ou romancée, il agit comme un déclencheur chez les personnes vulnérables. La contagion psychique n’est pas un fantasme, elle est documentée.Or, que se passe-t-il quand ce déclencheur n’est plus un roman ou un article, mais un compagnon numérique logé dans la poche ou sur l’écran de l’ordinateur ou de la tablette, prêt à répondre aux désespérés ou aux inquiets ? En Amérique, d’après l’Ong Common Sense Media[11], des adolescents entretiennent des relations régulières avec des IA conversationnelles comme s’il s’agissait de vraies personnes. Le phénomène inquiète, car ces machines, conçues pour maximiser le temps passé à interagir, exploitent les failles affectives.La dématérialisation des rapports sociaux produit une solitude. Jamais les adolescents n’ont eu autant de « contacts », et jamais ils ne se sont sentis aussi seuls. Ils prennent l’IA pour confident, sans voir que l’un des ressorts fondamentaux de ces systèmes est précisément de renforcer leurs obsessions les plus délétères.Comme le souligne Gérald Bronner[12], notre environnement cognitif est devenu toxique. L’espace public d’Internet, saturé d’images, de récits et de suggestions, amplifie nos biais et nos pulsions. Les IA conversationnelles, en donnant corps à cette toxicité, ne se contentent pas de refléter nos fragilités, elles les nourrissent, les attisent et, dans les cas les plus tragiques, les précipitent dans l’irréversible.Ces drames loin d’être des anecdotes isolées illustrent la dérive la plus sournoise de ces outils numériques qui transforment la vulnérabilité en profit, et le besoin d’affection en tragédie. Ces nouvelles machines capturent l’âme en cultivant une dépendance affective.Et demain, le métavers que l’on nous promet ne ferait qu’aggraver ces dérives. En immergeant chacun dans un univers artificiel d’une apparence encore plus convaincante que les écrans actuels, il créerait une réalité trompeuse, plus sensible, plus enveloppante, qui éloignerait encore davantage les individus du monde réel. Une réalité virtuelle qui porte mal son nom et qui n’a de réel que la force avec laquelle elle capte, isole et façonne ceux qui s’y abandonnent.Nous sommes face à un problème de santé publique. Les victimes sont toujours les mêmes, adolescents en quête de repères, adultes fragiles noyés dans la solitude, esprits perméables aux illusions. Cette fois la personne en quête d’écoute se trouve devant un écran qui murmure à son l’oreille. Et l’effet est dévastateur.Un autre constat alarmant vient renforcer ce tableau. Mattea Battaglia et Pascal Santi[13] rappellent, à la lumière d’un récent sondage[14], la dégradation inquiétante de la santé mentale des 15-29 ans. Anxiété, isolement, troubles du sommeil, sentiment de perte de sens, cette génération, déjà fragilisée par les crises successives – sanitaires, climatiques, sociales, géopolitiques – se retrouve en première ligne face à des outils numériques qui exploitent précisément ses failles. Or, ajoutent les auteurs, l’offre de soins reste dramatiquement insuffisante, les professionnels de santé mentale manquent, les listes d’attente s’allongent, et beaucoup de jeunes errent sans accompagnement adapté. Les services sont saturés et nombre d’adolescents ou de jeunes adultes se tournent vers des ersatz numériques pour trouver réconfort et écoute.Et autre chiffre, mis en lumière par la British Standards Institution[15] en mai 2025, mérite qu’on s’y attarde, un jeune sur deux dit aspirer à un monde sans Internet. Ce vœu, qui pourrait sembler utopique est de bon augure. Il témoigne d’une lucidité nouvelle, celle de comprendre que la connexion permanente ne rime pas avec bien-être, que l’addiction numérique peut se muer en prison mentale, et qu’il devient urgent de réapprendre à respirer hors de l’écran. Derrière ce désir se profile la possibilité d’un sursaut, celui d’une génération qui, plutôt que de se perdre dans les illusions algorithmiques, chercherait à reconquérir son autonomie, sa santé psychique et une part de son humanité.Faut-il y voir une révolte silencieuse, une volonté instinctive de rééquilibrer le rapport au réel ? Si tel est le cas, c’est une bonne nouvelle, la jeunesse, loin d’être condamnée à l’addiction numérique, pourrait devenir le fer de lance d’un retour au monde tangible, à la rencontre humaine, à la respiration de la nature. Et peut-être, ironie salvatrice, ce rêve d’un monde sans internet est-il la preuve que malgré l’invasion des illusions numériques, l’esprit critique et le désir d’authenticité n’ont pas dit leur dernier mot.La reconquête n’est pas une croisade technophobe. C’est une résistance ferme. Une façon de dire que nous sommes encore là. Des humains qui parlent à d’autres humains. Des adultes qui refusent de laisser les enfants seuls face à l’illusion programmée d’une écoute. Non, un chatbot ne remplacera jamais une oreille humaine. Et c’est à nous de le rappeler.Et pour conclure, rappelons-nous le constat de Raoul Vaneigem, lucide et sans appel :« Dès le début du transhumanisme, j’ai rappelé qu’on ne greffe jamais avec succès du mécanique sur du vivant. C’est une loi naturelle que seuls les dénaturés ignorent. »Car comme il l’écrivait dans Le Livre des plaisirs[16], « là où la machine se greffe sur le vivant, elle produit la mort ». Mais il ne s’agit pas seulement de dénoncer cette greffe comme un intrus mécanique envahissant l’organique, le péril le plus insidieux réside dans la tentative même d’établir un lien entre les deux. Car à vouloir faire dialoguer l’insensible et le sensible, à vouloir bâtir une relation entre le vivant et ce qui ne vit pas, on glisse vers un simulacre de lien, une contrefaçon de présence, une mascarade affective.Ce n’est plus seulement une greffe, c’est une contamination de l’imaginaire relationnel. Dès lors que l’on accepte qu’un programme puisse jouer le rôle d’ami, de guide, de confident, ou d’amant, on dénature ce que signifie « être là pour l’autre ». Ce n’est pas tant la froideur de la machine qui menace, mais l’illusion chaleureuse qu’elle sait si bien simuler. Le danger n’est plus extérieur, il est intériorisé, accepté, désiré même. Et c’est cela, la vraie dépossession.Ce n’est pas seulement un avertissement philosophique, c’est aussi une vérité biologique et cognitive. Le vivant, qu’il soit un corps, une conscience ou un lien affectif ne se laisse pas dompter par l’algorithme. Là où le cerveau humain fonctionne par émotions, hésitations, élans et doutes, la machine, elle, applique, prédit, répond sans ressentir. Vouloir faire dialoguer le mécanique et le vivant, c’est nier la nature même de l’apprentissage humain, qui est erratique, relationnel, incarné.L’éducation, la parentalité et la transmission ne peuvent être réduites à des processus automatisés sans que ne s’éteigne ce qui fait la singularité de l’humain, cette vulnérabilité partagée où chacun, adulte comme enfant, grandit en se découvrant avec l’autre à travers le dialogue. Une relation éducative véritable est toujours une transformation mutuelle, l’enfant grandit en explorant le monde, et l’adulte, touché par cette présence, se réinvente, recompose ses certitudes, retrouve parfois un émerveillement oublié. Voilà pourquoi l’éducation et le rôle des adultes sont plus essentiels que jamais, pour ne pas laisser les enfants et les adolescents seuls avec les machines, mais pour leur montrer que le vivant, avec ses fragilités et ses métamorphoses, demeure infiniment plus riche et plus vrai que n’importe quelle illusion numérique.[1] Cet anthropomorphisme est par exemple renforcé par l’apparence humaine de Radar le robot dans les aventures de Spirou créées par Franquin.[2] Boris CYRULNIK, neuropsychiatre et éthologue français, a largement contribué à la compréhension des mécanismes d’attachement et de résilience. Voir Les Nourritures affectives, Paris, Odile Jacob, 1993.[3] URL : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39412670/.[4] A. BILALI, A. KATSIROUMPA, I. KOUTELEKOS, C. DAFOGIANNI, P. GALLOS, I. MOISOGLOU, P. GALANIS, « Association Between TikTok Use and Anxiety, Depression, and Sleepiness Among Adolescents: A Cross-Sectional Study in Greece », Pediatr. Rep. 2025, 17, 34. https://doi.org/10.3390/pediatric17020034.[5] URL: [2505.02250] EDTok : A Dataset for Eating Disorder Content on TikTok.[6] Un trouble de l’image corporelle où une personne perçoit de manière déformée son apparence physique détériorée par les filtres numériques et compare son corps à des images idéales artificielles, ce qui nourrit l’insatisfaction, le doute et parfois l’obsession de ses défauts supposés.[7] Url : https://ctc.westpoint.edu/from-tiktok-to-terrorism-the-online-radicalization-of-european-lone-attackers-since-october-7-2023/?utm_source=chatgpt.com.[8] Le parquet de Paris a ouvert une enquête sur l’algorithme de TikTok à la suite du signalement par une commission d’enquête parlementaire des effets psychologiques de l’application sur les mineurs, a annoncé, mardi 4 novembre, la procureure de Paris, Laure Beccuau. Le député socialiste Arthur Delaporte, président de la commission d’enquête parlementaire, avait dénoncé la « facilité d’accès » des « mineurs » à l’algorithme de TikTok, « susceptible de pousser » les plus « vulnérables vers le suicide ».[9] Mathias DUFOUR, « L’IA conversationnelle devient chaque jour plus influente dans la vie de nos adolescents », Le Monde, 2 septembre 2025.[10] D. P. PHILIPS, « The influence of suggestion on suicide: Substantive and theoretical implications of the Werther effect », American Sociological Review, 39(3), 1974, pp. 340-354. – L’« effet Werther », désigne la corrélation entre la médiatisation d’un suicide et l’augmentation des passages à l’acte par imitation. Inspiré du roman de Goethe où le héros Werther se donne la mort, ce phénomène met en lumière la contagion sociale des comportements suicidaires. Dans les cas récents impliquant les IA conversationnelles, on retrouve le même mécanisme, mais sous une forme aggravée, car la machine relance activement, entretient l’idée et renforce le biais de confirmation de l’utilisateur. C’est en quelque sorte un « effet Werther algorithmique », où la suggestion est permanente et personnalisée.[11] L’Enquête de Common Sense Media (juillet 2025) menée auprès d’adolescents américains (13-17 ans) révèle que 72 pour cent des adolescents ont déjà utilisé des chatbots « compagnons », et 52 pour cent les consultent plusieurs fois par mois. Environ un tiers d’entre eux considèrent ces interactions plus satisfaisantes que les échanges avec de vrais amis, un tiers choisissent de discuter de sujets sérieux avec l’IA plutôt qu’avec des personnes réelles, et 24 pour cent expriment un malaise vis-à-vis de certains propos tenus par ces chatbots. Ces résultats soulignent la prégnance des compagnons virtuels dans la vie des jeunes et l’importance d’encadrer leur usage, surtout pour les profils vulnérables.[12] Gérald BRONNER, Apocalypse cognitive – Les nouveaux pouvoirs de la procrastination, de la distraction et de l’attention capturée, Paris, Presses universitaires de France, 2021.[13] Mattea BATTAGLIA et Pascal SANTI, « Dépression : un quart des 15-29 ans disent être atteints, selon un sondage », Le Monde, 2 septembre 2025. URL : <https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/09/02/sante-mentale-un-quart-des-jeunes-serait-atteint-de-depression-selon-une-enquete-de-l-institut-montaigne_6638098_3224.html>.[14] Les résultats d’une enquête, menée par l’Institut Montaigne, la Mutualité française et l’Institut Terram auprès de 5600 jeunes, confirment ceux d’autres études et notent de fortes fragilités, touchant davantage les jeunes femmes et ceux qui rencontrent des difficultés économiques et sociales.[15] British Standards Institution, Half of young people want to grow up in a world without internet, 20 May 2025.[16] Raoul VANEIGEM, Le Livre des plaisirs, Paris, Éditions Gallimard, 1979.
Toiles@Penser